Article rédigé par Shakira pour Newsweek (édition du 13 octobre 2008)
Traduction Shakirawhenever.com

Souvent, on ne mesure pas la valeur de ce que l'on a jusqu'au moment où on le
perd.
Lorsque j'avais 7 ans, la bijouterie de mon père a fait faillite. Je ne savais
pas ce que le mot «faillite» voulait dire, et quand mes parents m'ont envoyée
chez un ami de la famille à Los Angeles le temps qu'ils redressent de la
situation, je pensais qu'à mon retour tout serait comme avant.
Mais quand je suis rentrée, tout avait changé. Nos deux voitures avec lesquelles
mes parents m'avaient tant de fois conduite à l'école ou chez mes amis avaient
disparu. Le climatiseur qui nous permettait de supporter la chaleur de l'été
colombien avait été vendu. Notre télé couleur avait été échangée pour un poste
plus petit et en noir et blanc.
Les aliments que j'aimais ont été remplacés par des plats fades.
Du jour au lendemain, nous étions passés de la classe moyenne à la pauvreté, et, du haut de mes 7 ans, avec mes yeux d'enfants, je ne pouvais imaginer quelque chose de pire. Je sens encore dans mes tripes le désespoir que j'ai ressenti à ce moment-là.
Mais mes parents ont su mettre notre situation en perspective pour me montrer combien nous étions chanceux, surtout comparé à toutes les familles et tous les enfants qui n'avaient pas eu la chance de vivre ce que nous avions vécu durant ces heureuses années.
Je me souviens d'un jour en particulier où mon père m'avait emmené dans un parc
et où nous avions vu des enfants de la rue qui y vivaient. Ils avaient mon âge
et leurs visages n'avaient pas l'air différents du mien ou de ceux de mes amis,
mais ces enfants, eux, n'avaient vraiment rien.
Ils vivaient dans la saleté, portaient des vêtements en lambeaux et marchaient
pieds nus, et devaient fouiller les poubelles pour trouver de quoi manger.
Beaucoup sniffaient de la colle pour atténuer la douleur de leur existence.
En dépit de notre situation, mes parents voulaient que je sache que cela
pourrait être bien pire. À ce moment-là, je me suis promis que si jamais j'étais
un jour en mesure d'aider ces enfants, je le ferai.
J'ai intitulé mon premier album "Pies Descalzos" («pieds nus» en espagnol) en hommage à ces enfants dont les visages sont restés gravés dans ma mémoire. J'espérais que, d'une certaine manière, je contribuerai à faire entendre la voix de ces enfants que personne ne semblait écouter et dont personne ne s'occupait. J'avais 18 ans, et une fois l'album sorti, j'ai créé une fondation en Colombie pour tenter d'aider les enfants comme ceux que j'avais vus dans le parc 10 ans plus tôt et, que j'avais revus un trop grand nombre de fois depuis. J'espérais que, au fur et à mesure que ma vie et ma carrière avanceraient, je pourrais aider ces enfants à échapper à la pauvreté et à améliorer leur vie.
Au cours des 10 dernières années, Pies Descalzos a servi avec succès des milliers d'enfants pauvres de Colombie. Pour moins de 2 dollars par jour, les écoles que nous finançons donnent aux enfants des repas équilibrés, un enseignement de qualité, des services d'aide psychologique (pour ceux qui ont connu des tragédies) et une chance de sortir du cycle de la pauvreté qui, auparavant, les avaient pris au piège.
Ne croyez donc pas que ce n'est pas possible d'éduquer les enfants les plus pauvres du monde. Nous le faisons chaque jour en Colombie, le deuxième pays après l'Iraq au vu du nombre de personnes déplacées qui ont fui leur foyer en raison des horreurs de la guerre.
Maintenant, nous allons créer des écoles dans d'autres parties du monde, et pour cela nous ouvrons aux Etats-Unis un nouvel organisme à but non lucratif appelé "Barefoot".
72 millions de jeunes enfants à travers le monde ne vont pas jusqu'à l'école primaire et 226 millions ne vont pas au collège. En outre, des centaines de millions d'enfants fréquentent des écoles dans l'incapacité de fournir un enseignement de qualité qui pourrait donner de vrais résultats.
Nous savons comment résoudre ce problème. Les gouvernements doivent supprimer les droits de scolarité, embaucher davantage d'enseignants qualifiés et fournir gratuitement les manuels scolaires et les repas dans les écoles. Plus important encore, ils doivent décider que la pauvreté n'est pas une excuse, et que tout enfant, quel que soit le milieu où il a grandi, doit avoir accès à l'école. Les gouvernements doivent donner la priorité au financement de l'éducation.
L'éducation a un impact sur tous les aspects du développement économique et sur la stabilité mondiale. Des études ont montré qu'une année d'enseignement primaire permet à une femme de toucher un salaire 10 à 20% plus élevé. L'éducation a également un impact sut la santé : un jeune ayant suivi un enseignement secondaire est trois fois moins susceptibles de contracter le SIDA. L'éducation conduit même à améliorer l'efficacité de l'agriculture et l'amélioration de la nutrition.
Il ne s'agit pas de charité, car tout le monde est concerné. Nos écoles colombiennes s'occupent principalement des enfants qui ont été déplacés suite à des décennies de conflit. Beaucoup ont vu leurs proches mourir et ils arrivent dans nos écoles pleins de colère et d'amertume. L'éducation leur donne une raison de ne pas adhérer aux groupes paramilitaires ni de tomber dans le trafic de drogue, ces fléaux qui rongent la Colombie depuis si longtemps.
Nous pouvons être la première génération à rendre l'éducation universellement accessible, pour tous les enfants, partout dans le monde. Un enfant marchant pieds nus, comme ceux que j'avais vus dans ce parc il y des années de cela, mérite qu'on lui donne sa chance, comme n'importe quel autre enfant.

Inclus "Hay Amores" & "La Despedida"
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